Hubert Artus « La France n’est pas un pays de football parce qu'elle n'a pas la culture pop »

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Critique littéraire et fidèle de l'OM, Hubert Artus collabore au magazine LIRE ainsi qu’avec Pascale Clarke sur France Inter. Quand il parle football, c'est dans l’émission Radio foot internationale sur RFI. Celui qui convoque John McEnroe et les Rolling Stones pour décrire George Best a écrit DONQUI FOOT (Don Quichotte, 2012), un dictionnaire rock, historique et politique du football.

Hubert Artus (L'Equipe)

« Pourquoi la forme du dictionnaire ?

Un dictionnaire, on le lit dans le sens que l’on veut. On picore de la lettre A à la lettre Z. C’est pour cela que je fais des renvois à chaque fois. Pour Assad par exemple, j’écris qu’il faut aller voir Algérie, FLN, Madjer... C'est un travail d'aphorismes. J’aime beaucoup l’idée que l’on fait sa propre histoire avec un dictionnaire. Encore une fois, le lecteur pioche ici et là et se fabrique son propre livre en quelque sorte.

Quand on vérifie la définition de "dictionnaire" dans le Larousse, il est mentionné "ouvrage didactique", est-ce ce que vous avez voulu faire avec ce livre ?

Moi je suis plus Garrincha que Pelé

C’est à la fois ludique, informatif et pédagogique. Le dictionnaire permet d’avoir des entrées objectives, factuelles et à la fois des entrées subjectives. Dans ce livre, les deux tiers du contenu sont objectifs, ils se basent sur des infos recoupée. Cela me permet de ne pas être dans la louange excessive de joueurs que j’aime –  comme Cruyff ou Platini – ni de tomber dans la critique facile sur des joueurs qui sont importants pour l’histoire du foot mais qui, pour moi, ne comptent pas tant que ça. Par exemple Pelé. Moi je suis plus Garrincha que Pelé (rires). J’ai donc fait une entrée objective sur Pelé et carrément subjective, en laudateur, sur Garrincha. De même j’ai écrit un article contre Anelka mais très laudatif sur Lemerre.

Le livre s’ouvre avec une préface d’Abd Al Malik et un épigraphe de Camus, est-ce pour sortir de la vision du football comme simple « sport » ?

Le football c’est une discipline sportive, mais c’est aussi une culture – comme tous les autres sports d’ailleurs. Comme c’est ma passion, il fait partie de mon rapport au monde, de mon rapport à la citoyenneté. Mais de la même manière, quelqu’un qui s’intéresse à la cuisine va s’intéresser aux goûts, aux épices, aux grands voyageurs qui les ont découvertes et donc à la découverte du monde… Dès qu’on est passionné par un sujet, on s’intéresse à ce qu’il implique dans le monde ou dans les classes sociales… Toutes proportions gardées, j’ai fait une histoire du monde de 1850 jusqu’à nos jours en tirant des leçons sur des temps reculés. C’est une histoire du monde par le foot, mais je ne prétends pas être historien.

Pourquoi pensez-vous que Michel Hidalgo est le plus grand homme du football français ?

Il y a plusieurs raisons : la première concerne le fait qu’il a été l’un des premiers à devenir un très bon sélectionneur après avoir était un bon joueur (à Reims et Monaco).  Entre les deux, il est devenu l’un des créateurs de l’Union Nationale des Footballeurs Professionnels, le syndicat de joueurs. Là aussi on s’aperçoit qu’il s’inscrit dans l’histoire syndicale du foot français. Il a donc été sélectionneur, avec un esprit novateur mais une idée de la hiérarchie. Il faisait par exemple systématiquement une conférence de presse en présence du président de la fédération. Hidalgo avait ce respect là. Il a eu aussi la chance, au bout de plusieurs années, de tomber sur de très grands joueurs et il n’y a pas de grand entraîneur sans grand joueur. Il a su – encore plus pédagogiquement que Jacquet – former un groupe et une superbe équipe.  On s’aperçoit qu’il a eu l’audace dès le début de livrer les clefs du jeu à Platini et de composer autour de lui un football à la brésilienne avec le fameux carré magique : un milieu défensif et trois meneurs de jeu ! C’était du jamais vu, hormis dans les sélections hollandaise et brésilienne. Ce n’était pas très latin en tout cas. Il a toujours su donner des clefs à ceux qui le méritaient mais aussi garder l’autorité. En 1978 quand s’est posée la question du boycott de la Coupe du monde en Argentine, seul Rocheteau ne voulait absolument pas y aller. Hidalgo a donc organisé un consensus pour que tous les joueurs prennent une décision ensemble. Il aurait pu dire : “Rocheteau fait ce qu’il veut mais nous on y va”. C’est un grand homme parce qu’il arrive à prendre la bonne décision footballistiquement et politiquement. C’était un stratège dans le sens le plus beau du terme, le plus collectif du terme, le plus syndical… C’est pour moi les signes d’une autorité sans autoritarisme. Même à Marseille lorsque Tapie s’est servi de son image pour faire du foot business, Hidalgo s’en est rendu compte et est parti.

À propos de John King, vous écrivez : "Connaître et aimer le football c’est avoir un certain rapport à l’histoire, au moment et à l’instant, aux bruits comme aux couleurs de la ville ". Pourquoi supporter l'Olympique de Marseille vous transporte ?

J’ai habité Marseille donc je comprends le poids du foot dans le quotidien de la ville. Là-bas, le foot fait partie de l’actualité de la ville mais aussi des habitudes de vie, de la façon de s’habiller etc. C’est la seule ville de France où le stade est au plus près du centre. Il est juste après le métro Castellane, au rond point du Prado. À Marseille, il y a donc trois monuments : Notre-Dame de la Garde, le Vieux Port et le stade Vélodrome (rires). Ces endroits décrivent la ville les uns autant que les autres. C’est ce que je retrouve dans les livres de John King ou d’Irvine Welsh, qui vous démontrent qu’aller au stade, c’est le même mouvement qu’aller au bar, qu’aller voir un concert, qu’aller dans un lieu de culte si l’on est pratiquant. Tout cela participe de sa citoyenneté et de son appartenance à une classe sociale. Le sport n’est pas exclu de tout cela. Il est l’une des parties qui identifient les rapports des gens entre eux. En France, on n’a pas cette culture foot, à part à Marseille. On a peut-être cette même idée avec le rugby dans le Languedoc. Le rugby a une histoire importante en France et dans le combat pour la laïcité. Si l’on regarde l’histoire de tous les clubs du Sud, à part Toulon, on se rend compte que c’était les coins les plus laïcards qui ont eu des clubs de rugby.

Donqui Foot (Don Quichotte, 2013) (L'Equipe)

Aujourd’hui, des joueurs comme Anelka ou Beckham semblent loin de ce football populaire, véhiculé par l’épopée des ouvriers de Sedan. Comment expliquer cette évolution ?

Le fait d’obliger chacun à avoir son siège par exemple, même si cela devint une obligation sécuritaire, a participé à casser ce lien entre les supporters qui allaient au stade. Mais le monde et la société ont beaucoup changé à partir des années 1970. À l’époque des ouvriers de Sedan, c' est les Trente Glorieuses, la sidérurgie commence à décliner mais ce n’est pas notable. On est dans une période de capitalisme mais pas encore dans le libéralisme contemporain. C’est encore une industrie à visage réel avec des patrons comme Lagardère avant de passer au libéralisme, qui est pour moi une barbarie. Avant c’était le football incarné par Lagardère, Claude Bez et même Tapie. Le libéralisme c’est beaucoup plus virtuel. C’est des flux de capitaux, on ne les voit pas. Le capitalisme est une forme d’exploitation qui reste rationnel en comparaison du libéralisme – complètement échevelé, irrationnel… Le football est devenu comme ça parce que le monde est devenu comme ça. Dans les années 1970, on sent le début des transformations : individualisation des contrats, sponsors et équipementiers qui travaillent différemment, des transferts de plus en plus coûteux etc. Il fallait donc l’expliquer de manière pédagogique : dire qui est Lagardère ou Tapie et faire des entrées comme ouvrier ou salary cap.

Le football est entré dans le libéralisme, mais comment le football est-il utilisé en politique ? Le Front de Libération Nationale (FLN) avait son équipe de foot par exemple.

 Pour le FLN, on est dans une période de Guerre Froide donc je ne sais pas si aujourd’hui ce serait encore possible. Il y avait donc des équipes de pays non-alignés qui jouaient des matchs amicaux pour montrer qu’ils s’opposaient aux alignés et à l’ONU.

Avec la guerre entre Honduras et Salvador, on voit aussi la folie des foules à l’œuvre dans le foot…

Que ce soit les moments tragiques comme la guerre entre Salvador ou Honduras, les luttes entre classes sociales ou les mouvements de la ville, on les retrouve au sein d’une équipe de foot ou dans les groupes de supporters d’un club.

Mais c’est encore arrivé en février 2012 en Égypte lors d’un match entre Al-Masry et Al-Ahly. J’en parle à "Printemps arabe". Les supporters d’Al-Ahly avaient pris part à la révolution place Tahrir quelques mois plus tôt. C’est le processus d’identification du foot. On est face à deux clubs de villes ennemies dont l’une avait été pro-Moubarak et l’autre anti-Moubarak. Forcément quand elles se rencontrent ça explose. Le football étant le sport le plus populaire, on y retrouve des émanations sociales et politiques.

Pour un France-Algérie en 2001, des supporters algériens envahirent la pelouse du stade de France. Même si c’est des violences, ce n’était pas des casseurs. Ce n’était pas contre la France comme trop de gens l’ont répété. C’était dans un processus d’identification de la part des algériens. C’était une chaire sociale qui déboulait. Ces supporters ont montré la profonde citoyenneté du football, qui prouve qu’il mérite d’être le sport le plus populaire au monde. Que ce soit les moments tragiques comme la guerre entre Salvador ou Honduras, les luttes entre classes sociales ou les mouvements de la ville, on les retrouve au sein d’une équipe de foot ou dans les groupes de supporters d’un club.

Vous vous arrêtez longtemps sur le trio Garrincha – Best – Cantona…

Et Cruyff… et Touré ! Mais là c’est carrément subjectif. (rires) Mais si pour moi c’est la plus grande tragédie du foot français récent.

Sur Maradona vous écrivez : “Il est selon nous un cran un peu plus haut que Pelé (…) de ceux qui aspirent à l’immortalité. Pour cela, il faut savoir mettre à profit son côté obscur.” C’est ce qui sublime le champion pour vous ?

Ces hommes montrent tout mais ils arrivent à le poétiser, à le dramatiser.

Je me suis toujours méfié des champions et des stars trop lisses, trop clean. Avec des joueurs comme Cantona, ou le paroxysme Garrincha, ils sont plus qu’humains car ils explosent en grand, l’assument et retombent sur leurs pieds après. Ces hommes montrent tout mais ils arrivent à le poétiser, à le dramatiser. C’est une telle dimension théâtrale qu’ils fascinent les autres humains du monde. Ils montrent ce qu’est l’humain mais le montrent tellement en grand que ça leur donne une dimension littéraire qui dépasse le sport, leur statut de champion, la classe sociale… Ils deviennent autre chose que champions. Une des raisons pour lesquelles Platini est à mon sens un cran en-dessous d’un Maradona, c’est parce qu’il a toujours tenu à contrôler son image. Maintenant, il dépasse son statut de champion car il est devenu homme politique dans le football. Tenir bon avec le fair-play financier, avec le refus de la vidéo, devant ses opposants, il met une autre pierre à son édifice.  

En parlant de la dramaturgie de ces champions, pourrait-on dire qu’ils sont une catharsis dans l’inconscient collectif, une épuration des passions humaines par le spectacle ?

Exactement, c’est ce qui différencie un Beckham d’un Maradona. Pour montrer que c’était un pantin dans un système libéral, j’ai fait deux entrées dans le dictionnaire : sur lui et juste en-dessous sur sa femme Victoria. Je voulais montrer qu’il était devenu lui parce qu’elle tenait les cordons de la bourse. C’est elle qui a fait de lui une star, parce que bon footballeur devenu people. Best, Platini, Cantona ont fait des pubs mais ce n’était pas du même niveau. Beckham fut un mannequin autant qu’un homme-sandwich et un footballeur.

Donqui Foot (Don Quichotte, 2013) (L'Equipe)

Il y aussi une entrée "orgasme" dans le dictionnaire, comment expliquer que même le footballeur amateur ressent cet orgasme quand il marque un but ?

C’est un dépassement de soi. De la même manière, lorsqu’on danse pendant deux heures on est parti pour danser toute la nuit parce que c’est une transe. On se dépasse. Quand on nage, les vingt premières longueurs sont dures mais après on peut nager longtemps. La différence c’est que le football est un sport collectif. Il y a donc plusieurs personnes qui se dépassent en même temps. Il y a une dimension chorégraphique, collective. Ce qu’on peut appeler orgasme ou autre chose.  Quand tous les joueurs arrivent à ébullition, il y a une telle osmose que cela se répand dans les tribunes. C’est alors deux transes qui communiquent. Soit dans la violence soit dans le supporter et le chant, le choral. Un public qui devient un seul homme, c’est une question de transcendance. Que ce soit 500 ou 80 000 personnes qui entrent en communion et arrivent à se transcender, ça donne des choses absolument folles. C’est ce que je trouve quand je vais au stade à Marseille.

Vous évoquez la capoeira pour expliquer le côté dansé et sensuel chez les joueurs brésiliens. Ce style de jeu est une question culturelle ?

Hubert Artus (L'Equipe)

Chez les brésiliens, le corps est toujours en mouvement. Cela se retrouve dans la musique, dans l’art, mais aussi dans le sport. Ils ont un autre rapport au corps. Le football est une expression corporelle et les brésiliens le magnifient dans les passes ou les dribbles chaloupés. Cela donne des choses encore plus belles qu’ailleurs. En Angleterre c’est une autre philosophie avec le rock qui a influencé le kick and rush, aussi issu du rugby. En Hollande, le côté rock s’est retrouvé dans le football total. Les hollandais sont les premiers rockeurs du football. Il y a George Best et les Oranje. Ce sont les premiers à avoir des barbes, des longs cheveux, des démarches étonnantes et toute l’équipe défendait et attaquait. C’était la culture hollandaise et européenne de l’époque.

La culture rock des années 1970 est perdue maintenant ?

Le rock est anglais, comme le foot (...) Et l’Angleterre a cette pop culture. On la sent dans les paroles du groupe Sham 69 ou dans les chansons écrites par Joe Strummer.

Non, je ne crois pas. Sous Thatcher, le football est devenu le navire amiral du libéralisme mais, malgré le prix excessif des places, c’est encore là-bas qu’on peut boire de la bière dans le stade. Mais les outrances d’un Di Canio ou d’un Mancini sont aussi rock que des joueurs comme Balotelli, Tévez, Gascoigne ou que des clowns comme Chris Waddle.  Le rock est anglais, comme le foot. C’est pour ça que je voulais un dictionnaire rock du foot. Quand on voit la passion des supporters pour leur équipe, quand on voit les looks, c’est une question de pop culture. Et l’Angleterre a cette pop culture. On la sent dans les paroles du groupe Sham 69 ou dans les chansons écrites par Joe Strummer. The Wedding Present a aussi intitulé son premier album Georges Best.  C’est Oasis qui supporte Manchester City. Des écrivains s’identifient à des clubs comme John King, Nick Hornby ou Irvine Welsh. La France n’est pas un pays de football parce que la France n’est pas un pays de culture pop. C’est autre chose. Il y a deux  grands pays de football : la danse au Brésil ou la pop culture en Angleterre.

Un film à nous conseiller sur le football ou le sport ?

J’ai beaucoup aimé Les petits princes de Vianney Lebasque. C’est à la fois pédagogique mais le réalisateur ne passe rien sous silence. Il met en scène des petites racailles. Il y a le jeune provincial qui arrive, la question de la maladie. J’ai trouvé cela complètement à l’inverse des Seigneurs d’Olivier Dahan, qui n’avait pas assez bien compris le foot pour en faire une fiction. Alors que Vianney Lebasque a tout compris du football pour en faire des portraits justes. Il n’a pas besoin de forcer. Tout est juste et dosé.

Un livre ?

Je conseillerai tous les livres de John King. C’est le seul écrivain à qui j’ai réservé une entrée avec Camus. La meute (Éditions de l'Olivier, 2000) et Football Factory (Éditions de l'Olivier, 2004) pour ce qui est des plus pop culture mais aussi Aux couleurs de l’Angleterre (Éditions de l'Olivier, 2005). Les trois portent sur Chelsea.

Une photographie ?

S’il devait y en avoir qu’une ce serait celle des deux athlètes noirs, Tommie Smith et John Carlos, levant le poing pour le Black Power sur le podium du 200m des Jeux Olympiques de Mexico en 1968.

Un album ou un groupe ?  

L’album George Best de The Wedding Present avec le joueur sur la pochette et le morceau My favorite dress.


Propos recueillis par François Bétremieux

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Match de rugby football, vers 1880, source: Frédéric Humbert: (L'Equipe)

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Denis Grozdanovitch (Source: Franck Ferville) (L'Equipe)

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Jean Gassiat en 1920 sur le parcours de La Boulie, source: Fonds EXCELSIOR, extrait du livre «100 ans d'Open de France de golf» (L'ÉQUIPE,2006) (L'Equipe)

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