Interview de Christophe Gernigon (Professeur en psychologie du sport)

« 40% DE NOTRE ESTIME DE SOI EST LIÉ À LA PRATIQUE SPORTIVE »

0
partage
Partager sur facebook
Tweeter
 

S'est-on déjà demandé plus sérieusement, qu’est-ce qui fait qu'une équipe s'arrache la victoire alors que statistiquement parlant ses chances de gagner étaient extrêmement réduites? Ou plus simplement comment fonctionne la psychologie d'un athlète? Christophe Gernigon, enseignant-chercheur et professeur en psychologie du sport à l’Université Montpellier 1, nous fournit la réponse.

Disappointed tennis player, sitting on the ground, holding his head. (L'Equipe)

« À quoi s’intéresse la psychologie du sport ?

À plusieurs choses. Tout d’abord, la psychologie de la performance s’intéresse aux conditions psychologiques des athlètes. Ensuite, il y a la psychologie adaptée au domaine de la santé et donc qui étudie le fait que les personnes s’impliquent dans une activité physique pour la santé à des fins thérapeutiques, ça s’apparente un peu à la prescription médicale. Et puis d’une manière générale, la psychologie du sport va s’intéresser aux motivations qui font que les individus persistent, abandonnent, cherchent à s’améliorer eux-mêmes, etc. Elle s’intéresse enfin aux raisons de l’adhésion ou pas à un sport ; par exemple, le fait de chercher à établir des relations avec autrui, est un levier important qui fera que l’individu adhérera à une activité physique.

En quoi une préparation mentale est-elle importante pour un sportif de haut niveau ?

Le mental c’est la goutte d’eau qui va faire déborder le vase vers la défaite…ou vers la victoire.

Parce que ça va l’aider dans ses performances. À un certain niveau, on se rend compte qu’il y a à peu près équivalence des capacités physiques. Dans le haut niveau, ce sont les plus doués qui se retrouvent. Ceux qui ont travaillé de manière la plus appropriée, ceux qui ont développé des programmes très pointus basés sur des connaissances scientifiques très poussées. Ainsi, à ce niveau-là, on se pose systématiquement la question de savoir ce qui peut faire la différence. Par exemple, s'agissant de la surprenante victoire des Français contre l'Ukraine, au match retour des barrages pour la Coupe du monde 2014. Il s’agissait des mêmes joueurs, avec les mêmes compétences physiques, les mêmes variables d’entraînements. Et ils semblaient pourtant bien différents sur le terrain. Et bien la différence est tout simplement mentale. Au pied du mur, accablés par la presse, ils ont sûrement été touchés par leur égo. Le match aller et le match retour se sont déroulés à seulement quelques jours d’intervalle. On voit bien que le mental fait toute la différence. Le mental c’est la goutte d’eau qui va faire déborder le vase vers la défaite…ou vers la victoire. La préparation mentale se base sur des connaissances scientifiques pointues et a pour principales caractéristiques l’éducabilité qui est un processus continu à moyen ou long terme et l’individualisation. Et lorsque vous voyez que la victoire d’un sprint se joue à un centième voir millième de seconde, et bien vous pouvez mesurer également toute l’importance de la préparation mentale.

Quelles conclusions avez-vous pu porter sur les conséquences psychologiques des performances sportives ?

Tout d’abord, il y a des domaines que l’on a élus comme des domaines importants pour soi. Et le sentiment de compétence est étroitement lié au fait que je me considère bon dans un domaine donné (cela peut être le sport mais aussi les études ou autre domaine). Quand on a consacré sa vie à la performance sportive, ce domaine est érigé comme un domaine d’importance, c’est-à-dire que la personne met son estime de soi en jeu dans ce domaine. Cela devient alors très important de réussir et de ne pas échouer. Et plus on aura de réussite, plus ce sentiment de compétence va se développer et plus l’estime de soi va se développer pour mener au bonheur tout simplement.

A contrario, lorsqu’il y a déception par rapport aux performances escomptées que se passe-t-il ?

L’athlète n’arrivera pas à alimenter son estime de soi avec ses feedbacks. Cela devient traumatisant. Il va alors commencer à rentrer en révolte contre le domaine choisi. Il va chercher d’autres domaines dans lesquels il pourra récolter des feedbacks positifs pour son estime de soi (domaine sportif ou autre). Dans un autre cas de figure, le sportif va probablement travailler davantage pour arrêter la série de défaites qui l’accable. Et puis si l’échec continu à s’enregistrer, il va y avoir une remise en cause, peut-être que je ne suis pas si bon que je ne le pensais… Il va développer une forme de résignation. Et là, soit cette résignation est très ancrée et repose sur des croyances négatives, à ce moment-là cet athlète va s’orienter vers la porte de sortie ou soit il travaille sur les raisons de ses échecs, pour voir si les causes sont encore sous son contrôle, c’est là notamment qu’un coach sportif a toute son utilité.

Pouvez-vous donner une définition personnelle et simplifiée de l’estime de soi?

L’estime de soi est un jugement qu’un individu porte sur sa valeur personnelle, c’est une évaluation plus au moins positive ou négative. L’estime de soi se construit après dans des domaines d’importance. Susan Harter (professeur de psychologie américaine, ndlr) a identifié 5 domaines de compétence chez les enfants : la compétence scolaire, la compétence sportive, l’acceptation par les camarades, la bonne conduite et l’apparence physique. Cela fait 5 grands domaines de compétence, qui contribuent à alimenter l’estime de soi globale. Et sur ces 5 domaines, il y a en a deux qui touchent au sport, 40% de l’estime de soi est lié à la dimension physique et corporelle. Et plus on prend des responsabilités avec l’âge, plus on met en jeu notre estime de soi.

Susan Harper schéma (L'Equipe)
Sentiment de compétence et estime de soi, Susan Harper, 1990

Faut-il être intelligent pour faire du sport ?

On me pose souvent cette question… Cela va dépendre de la définition que l’on va donner à l’intelligence. De manière générale et pour faire court, développer des compétences dans un domaine permet de rendre plus intelligent dans ce domaine. L’intelligence peut se développer dans d’autres domaines, mais c’est ce que j’appelle les bénéfices collatéraux du sport comme les voyages ou les rencontres que cela crée. Finalement, l’activité sportive ne rend intelligent que dans son domaine. 

Propos recueillis par Yaël Selbonne Sfez

À lire aussi...

Vianney Lebasque

« Le 10, c'est le réalisateur »

Hubert Artus (L'Equipe)

« La France n'est pas un pays de foot »

Denis Grozdanovitch (Source: Franck Ferville) (L'Equipe)

« MAÎTRISER LA BALLE DONNE L’ILLUSION DE MAÎTRISER SON DESTIN »

Les conseils santé

Les conseils forme

0
partage
Partager sur facebook
Tweeter
 
Réagissez à cet article

help

help

Mot de passe oublié ?